Ici c’est l’aquarium, dehors c’est l’océan| Matei Focseneanu

Le besoin de liberté a amené ma famille à fuir le communisme roumain. Ce besoin est toujours présent et guide aujourd’hui ma pratique. Il m’amène à promener mon œil aux extrêmes, à explorer les marges. Dans ce projet la marge est la prison, plus spécifiquement celle destinée aux femmes. Prison dont l’aspect soi-disant ré-adaptatif semble trop souvent éclipsé par le côté purement punitif de l’incarcération. À l’abri des regards, celle-ci sape lentement mais sûrement l’image de soi et l’identité sociale des détenues.

Ayant toujours considéré le vêtement avec fascination, tant pour ses qualités esthétiques que pour ses capacités implicites de communication, celui-ci s’est imposé en tant que médium privilégié entre l’intérieur et l’extérieur de la prison. Traduire le vêtement en images permet de faire émerger un langage entre la détenue qui le porte et l’œil qui regarde les images ainsi produites. Privilégié car, la loi suisse interdisant aux visages des détenus d’être reconnaissables, cette contrainte offre au vêtement un rôle principal.

J’adopte le langage de la photographie de mode, mis ici au service d’une restauration de l’image se soi. Ainsi, ce sont une quinzaine de tenues réalisées par trois designers de la HEAD, Adeline Rappaz, Claire Lefebvre et Rémi Galtier qui ont servi de protagonistes à la réalisation de ces images. L’objectif étant d’exploiter la richesse visuelle de ces pièces de créateurs afin de permettre aux détenues d’élargir leurs possibilités d’expression corporelle. Ces dernières ont pu se les ré-approprier librement, tout comme elles ont pu choisir leurs gestuelle, posture, coiffure ou maquillage ainsi que la musique qui a accompagné cette expérience

Comme dans les tenues, la monotonie se mélange à la fantaisie. Les lignes sont nettes et droites, à l'image de l'univers aseptisé de la prison. Celle-ci est invisible mais l'enfermement y est figuré par un cadrage répétitif et central, associé à un éclairage sans ombres et à une couleur blanche comme l'ennui qui noie ces personnes jour après jour. Mais les mouvements et postures des détenues, soutenus par des couleurs vives, permettent à chacune d'entre elles d'exprimer corporellement leurs identités propres sur une partition rythmée par des morceaux de scotch noir.

Ainsi, ce projet est une manière d’accorder aux détenues une visibilité qui leur fait aujourd’hui cruellement défaut. En donnant une parole onirique à leurs corps par l’intermédiaire du vêtement, je souhaite aller dans le sens d’une restauration de leur identité.

Matei Focseneanu

Après avoir exploré diverses voies en tant qu'ingénieur IT, chanteur de metal extrême, DJ ou activiste politique, c'est tardivement, en 2015 que je renoue avec ma passion de jeunesse, l'image. Je finis ainsi par me tourner exclusivement vers la photographie suite à un voyage au Liban où je passe de nombreuses heures à parcourir, appareil photo à la main, les nuits apaisées d'une ville en surchauffe. 

Au retour de ce séjour, l'envie d'étudier cet art me mène vers la formation supérieure enseignée au CEPV (Vevey, Suisse). Là, de nombreuses rencontres et un intérêt croissant pour le vêtement orientent ma pratique vers la photographie de mode. 

En 2018, au terme de deux années d'études, prolongées d'une année afin d'obtenir les autorisations légales pour mon projet de diplôme en communication visuelle, j'obtiens celui-ci avec le travail "Ici c'est l'aquarium, dehors c'est l'océan", qui est le résultat de plusieurs séances réalisées à l'intérieur d'une prison suisse, avec des détenues qui portent les tenues créées par trois designers de la HEAD (Genève, Suisse).

En 2018/2019, je débute un nouveau cycle à Paris dans le but de travailler dans l'univers de la mode, en complétant ma formation artistique par un stage d'assistant plateau au studio Zéro, puis en enrichissant mon expérience en tant qu'assistant lumière pour divers photographes de mode et de portrait.