Michel Le Belhomme: la création comme acte de déconstruction

Photographie.com: Pourquoi avoir choisi de vous exprimer à travers la photographie ? Quel lien y a-t-il entre la photographie et la sculpture, et les autres formes d'art que vous pratiquez? 

J’ai toujours eu un rapport de curiosité et de fascination envers l’image. Celle-ci fut avant tout cinématographique par le biais de rencontres singulières, étant enfant, d’étranges portes ouvertes via écran. Parfois d’ailleurs totalement incompréhensibles alors. Avec le temps, la photographie a pris le pas sur toutes les autres formes de création que je pratiquais jusque là. Elle me semblait être la forme plastique la plus à même d’interroger mon rapport au monde (pour tomber dans le lieu commun), autant par ses caractéristiques et ses contraintes que ses possibilités. Mais avant tout la photographie est un médium ouvert.

J’ai pu approfondir son ouverture lors de mon enseignement aux Beaux arts de Rennes. À une époque, je faisais partie d’un collectif d’artistes interdisciplinaires (sculpteur, peintre, écrivain, infographiste…), les projets que nous réalisions étaient symbiotiques. Une sorte d’énergie nouvelle qui éclatait les frontières de nos pratiques individuelles. Nous réalisions des performances, des installations hybrides. Je travaille d’ailleurs toujours régulièrement avec cet ami sculpteur pour des projets qui ont ce  rapport « multimédia ».

Pour ce projet de « la bête aveugle » on me rétorque souvent que ce n'est pas de la photographie mais de la peinture, de la sculpture, de l’installation. C’est tout cela à la fois, cette bête est chimérique, elle se nourrit sans vergogne de tout cela dans un discours contradictoire sur la place et les enjeux de l’image photographique. Ces Représentations sont donc des croisements, mais où la contrainte suprême demeure d’être image justement. 

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© Michel Le Belhomme

Photographie.com: Comment décririez-vous votre univers artistique? Quelles thématiques vous intéressent particulièrement? 

Voilà bien une question piège qui amènerait bien des poncifs. Disons que souvent je me présente non sans humour comme étant un photographe analytique. La question que l’on pose forcément à un photographe demeure toujours «  que photographiez vous ? », ma réponse serait alors que je cherche à « déphotographier » ce qui à pu l’être jusque là. J’essaie d’avoir une position critique envers la photographie, je l’aime autant que je la hais, je l’aime pour le pouvoir qu’elle peut avoir de me surprendre, je la déteste pour toutes les évidences et facilités qu’elle entraîne. Je n’ai pas de thématique à laquelle je suis attaché même s'l y a toujours une propension introspective. Chaque série intervient un peu comme un acte de résistance face aux codes accompagnant chaque « style » photographique. La création en tant qu’acte de déconstruction, jugement, doute et faire de cette expérience la possibilité d’une « illustration-interprétation » autre, en périphérie. 

Photographie.com: Quelles sont vos sources d'inspiration? 

Elles sont diverses et variées. La difficulté  étant justement de pouvoir s’en détacher, le piège de la citation est toujours présent et devient même souvent le piège de la photographie actuelle. Ma curiosité ne se nourrit pas que du champ photographique, elle est aussi le fruit de l’enseignement que j’ai eu aux Beaux-arts de Rennes. Cependant si je devais citer quelques références il y aurait en tout premier lieu Lewis Baltz, mais aussi John Divola, John Hilliard, Thomas Demand, Sophie Ristelhueber, John Baldessari, Paul Pouvreau pour ce qui est du champ photographique; mais aussi Piero Della Francesca, Donal Judd, Le nouveau roman; et tant de cinéastes : Murnau, Bresson, Lang, Ozu… 

Photographie.com: Comment ce projet est-il né? Que voulez-vous donner à voir? 

Ce projet intervient comme un condensé  de tout ce que j'avais pu questionner photographiquement alors. Jusque là je travaillais plus particulièrement autour de l'espace narratif ou l’humain était pivot. Jamais je ne m’étais confronté au « paysage » de celui-ci. L’évidence fut immédiate de travailler alors sur mon espace domestique, questionner cet ennui du banal. Je pris alors la décision de déterminer cet espace quotidien comme un vaste atelier. Cette notion d’atelier est primordiale, être dans l’expérimentation, l’analyse, la manipulation. Occasionner des rencontres improbables, des dialogues impromptus, pervertir d’une certaines manière les codes régissant les espaces intimes. Faire œuvre de métamorphose. L’atelier aussi donc dans le cadre d’une aire de jeux. Jeux de constructions, déconstructions, précaires. Faire que chaque image propose une aventure marquée du sceau d’un quotidien exalté, hypothèse d’impossibles équilibres jusqu’à l’hystérie et la sauvagerie.

Une des questions qui intervient aussi au fil du temps fut le questionnement sur le statut de la ruine et la jubilation que tant de photographes ont envers celle-ci. Ce coté exotique me déplait au plus haut point, tant de facilité évidente. Ici ces ruines sont miennes, elles n’ont aucune histoire sociale, économique etc.

Le titre intervient un peu ainsi, qui est finalement cette bête aveugle ? 

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© Michel Le Belhomme

Photographie.com: De combien de temps avez-vous eu besoin pour réaliser cette série?  

Le dialogue que j’entretiens avec cette Bête existe depuis plus de trois ans désormais et il n’est toujours pas clos (plus de 180 images à ce jour). Il y eu tout d’abord toute une phase d’écriture, une phase de recherche et de confrontation conceptuelle. L’écriture a toujours été pour moi un aspect indispensable, et elle s’accompagne d’une recherche iconographique pas seulement photographique. C’est un repérage global, une sorte de stratégie d’appropriation. 

Photographie.com: Comment avez-vous entendu parler de la Bourse du Talent pour la Photographie ? Pourquoi y avoir participé ? 

Ce prix est devenu un classique du paysage photographique. Plus que la récompense c’est le rapport à un regard critique qui est intéressant, même s'il a une propension subjective. Le plaisir est aussi d’être associé à des photographes dont j’apprécie l’approche photographique tels que Sue-Elie Andrade-Dé ou Thibault Brunet.  

Photographie.com: Quelles projets pour l'avenir? 

Tout d’abord finir ce combat avec cette Bête. L’approche d’autres séries est déjà en route cependant, ce sont les enfants illégitimes de celle-ci, une autour du paysage contemplatif au sens strict du terme, une autre autour de l’image « spectacle » d’actualité, une sorte de photoreportage catastrophique détourné. Mais l'avenir s'annonce aussi riche en collaborations : avec cet ami sculpteur (Aurelien Maillard), mais également avec une amie photographe et architecte (Claire Laude).

Propos recueillis par Roxana Traista.