« Ici c’est l’aquarium, dehors c’est l’océan » | Matei Focseneanu

Participation
BT80

Le besoin de liberté a amené ma famille à fuir le communisme roumain. Ce besoin est toujours présent et guide aujourd’hui ma pratique. Il m’amène à promener mon œil aux extrêmes, à explorer les marges. Dans ce projet la marge est la prison, plus spécifiquement celle destinée aux femmes. Prison dont l’aspect soi-disant réadaptatif semble trop souvent éclipsé par le côté purement punitif de l’incarcération. A l’abri des regards, celle-ci sape lentement mais sûrement l’image de soi et l’identité sociale des détenues.

Ayant toujours considéré le vêtement avec fascination, tant pour ses qualités esthétiques que pour ses capacités implicites de communication, celui-ci s’est imposé en tant que médium privilégié entre l’intérieur et l’extérieur de la prison. Traduire le vêtement en images permet de faire émerger un langage entre la détenue qui le porte et l’œil qui regarde les images ainsi produites. Privilégié car, la loi suisse interdisant aux visages des détenus d’être reconnaissables, cette contrainte offre au vêtement un rôle principal.

J’adopte le langage de la photographie de mode, mis ici au service d’une restauration de l’image se soi. Ainsi, ce sont une quinzaine de tenues réalisées par trois designers de la HEAD, Adeline Rappaz, Claire Lefebvre et Rémi Galtier qui ont servi de protagonistes à la réalisation de ces images. L’objectif étant d’exploiter la richesse visuelle de ces pièces de créateurs afin de permettre aux détenues d’élargir leurs possibilités d’expression corporelle. Ces dernières ont pu se les réapproprier librement, tout comme elles ont pu choisir leurs gestuelle, posture, coiffure ou maquillage ainsi que la musique qui a accompagné cette expérience.

Comme dans les tenues, la monotonie se mélange à la fantaisie. Les lignes sont nettes et droites, à l'image de l'univers aseptisé de la prison. Celle-ci est invisible mais l'enfermement y est figuré par un cadrage répétitif et central, associé à un éclairage sans ombres et à une couleur blanche comme l'ennui qui noie ces personnes jour après jour. Mais les mouvements et postures des détenues, soutenus par des couleurs vives, permettent à chacune d'entre elles d'exprimer corporellement leurs identités propres sur une partition rythmée par des morceaux de scotch noir.

Ainsi, ce projet est une manière d’accorder aux détenues une visibilité qui leur fait aujourd’hui cruellement défaut. En donnant une parole onirique à leurs corps par l’intermédiaire du vêtement, je souhaite aller dans le sens d’une restauration de leur identité.