Littoral Marseille | Élise Llinares

Participation
BT80

Littoral Marseille est une série qui documente, sous forme de puzzle, une étroite bande de terre : 17 km de long de l’Estaque à Endoume, quelques dizaines de mètres de large, toujours au plus près de la mer. Mais la mer, à Marseille, n’est pas centrale ni touristique contrairement à ce qu’on aurait pu penser. Le centre, c’est le Vieux Port et la Canebière, non pas le Chemin du littoral dissimulé sous une autoroute. Ainsi, on ne voit la mer que par instant : au sud, il faut prendre des ruelles et passer sous des portiques pour apercevoir des criques bleues et des maisons somptueuses. Au nord, il faut traverser des ronds-points et des embranchements d’autoroute, longer le port gigantesque et absolument interdit. Souvent vide.

Pourquoi un puzzle ? Au départ, je voulais être systématique et trouver les clés de cette ville étonnante. Et puis, ayant lu Flaubert, Stendhal et Cendrars reconnaître leur incompréhension, j’ai cessé de vouloir comprendre pour mieux me laisser happer. J’ai photographié Marseille avec cette phrase de Cendrars en tête : « Marseille est une ville selon mon cœur. (…) Ici tout a l’air d’avoir été relégué : la mer, derrière des collines désertiques, le port, au diable vauvert, si bien que l’on peut aimer jusqu’à ses laideurs : le moutonnement interminable de ses tristes maisons de rapport, ses ruelles enchevêtrées, les usines neuves et les raffineries, les palais à l’italienne des nouveaux riches (…) Tout semble perdu en ville et, réellement, tout cela n’a aucune espèce d’importance. »
Cette incompréhension acceptée, je pouvais vivre ce que finalement j’étais venue photographier : le lieu où mon père, en 1962, avait débarqué pour la première fois en France, celui qu’il avait immédiatement fui pour se réfugier à Paris laissant là toute sa famille, et où il retournait pourtant tous les ans pour vivre un été qui ressemblait à celui de l’Algérie. Mais, après ma naissance, il n’y remet plus les pieds. Je ne sais pas pourquoi. Et Marseille rejoint une longue kyrielle de secrets dans la boite de Pandore paternelle.

Littoral Marseille est une série en forme de découverte, d’hommage et de mémoire reconstruite.

elise Llinares

Elise Llinares vit et travaille à Paris.
En 1990, inscrite en Histoire à la Sorbonne, elle séjourne à Berlin pour vivre de l’intérieur la chute du Mur. Elle photographie les squats de Potsdam, les rues pleines de fumée de charbon, les ouvriers en bleu de travail à l’Opéra. De cette expérience fondatrice, elle retient deux choses : la connaissance de l’Histoire est fondamentale (ce qui la conforte dans l’idée de passer le Capes et de se consacrer à l’enseignement), mais l’Histoire en train de se faire est plus belle encore. Et la photographie a une place privilégiée pour enregistrer ce réel bouleversé, chaotique et parfois libérateur.
Elle enseigne donc pendant 15 ans dans les lycées et collèges parisiens, et décide en 2013 d’explorer la seconde voie : elle suit un cursus de photojournalisme de l’EMI-CFD et devient photographe indépendante en 2015.
Son travail photographique est très marqué par sa formation d’historienne : ancrée dans le documentaire artistique, elle explore les traumatismes de l’Histoire tels qu’ils s’inscrivent dans le paysage des villes méditerranéennes. Entre Histoire et mémoire.

Elle rejoint en 2018 le studio Hans Lucas.

Son travail est visible sur elisellinares.com