Rendre visibles les invisibles, portrait d’une révolte populaire | Brice Le Gall

À l’instar du mouvement protestataire de Gezi en Turquie, des Indignados en Espagne, ou des immigrés latino américains aux EU, les Gilets jaunes ont fait irruption pour défier frontalement le gouvernement. Ce mouvement a déjà fait couler beaucoup d’encre et donné lieu à une profusion d’images spectaculaires. À revers du traitement médiatique qui s’est souvent concentré sur les violences des manifestants, cette série s’est construite autour de deux démarches :

D’abord, celle de construire un portrait général de cette révolte en documentant de l’intérieur ses facettes les moins aperçues ou les moins soulignées : le rôle déterminant des femmes et des mères célibataires, la mobilisation historique d’une fraction des travailleurs pauvres et des handicapés, les détournements de certains objets du capitalisme, les tentatives de fraternisation avec les forces de l’ordre, ou encore les manières d’entretenir la fraternité et la croyance en « un autre monde possible ». Autant de dimensions du mouvement que l’on peut mettre en images et qui permettent de mieux comprendre sa force, sa durée et son originalité.

Ce travail documentaire m’a aussi donné accès à la parole de ces hommes et ces femmes entrées en révolte. La photographie a fonctionné comme un média, un moyen d’ouvrir le dialogue, de gagner la confiance et, finalement, de me faire le passeur de leurs histoires et de leurs maux. En me faisant durant six mois le témoin de leurs galères, leurs doutes, leurs espoirs, cette série essaye aussi d’incarner ce mouvement, de suggérer la diversité de ses protagonistes et de faire sentir quelques-unes des raisons de leur engagement. Des images que les Gilets jaunes m’ont données l’occasion de saisir dans leur intimité sont parfois juxtaposées aux mises en scènes explicitement offertes au photographe pour l’Histoire ou la postérité. Le décalage entre ces photographies interroge sur les fonctions élémentaires remplies par les mouvements sociaux. Au-delà des revendications explicitement défendues, la révolte n’offre-t-elle pas surtout une occasion de se réinventer, de participer à quelque chose de Grand, de défendre son droit à l’existence et à la dignité ?