Alors que le musée Réattu fête cette année le 151e anniversaire de son ouverture au public et célèbre le 50e anniversaire des Rencontres photographiques d'Arles en organisant deux expositions photographiques We were five et Éloigne moi de toi d’Annabel Aoun Blanco, nous avons rencontré Daniel Rouvier, conservateur en chef et directeur du musée Réattu.

Michel Grenié : Avant d’aborder les deux expositions qui se tiennent en ce moment au musée Réattu, pourriez-vous nous expliquer quels sont les liens très particuliers que l’institution que vous dirigez entretient avec la photographie ?

Daniel Rouvier : Arles est une ville chargée d’histoire. Beaucoup de choses qui se sont faites dans cette ville sont liées à des rencontres déterminantes entre des personnes qui étaient convaincues que la culture doit avoir une place particulière dans cette cité à l’identité forte. Jacques Réattu était un peintre arlésien né en 1760 qui obtint le prestigieux prix de Rome en 1790 et acquit la commanderie de Saliers et l’ancien Grand prieuré de l’Ordre de Malte qui avaient été vendus comme biens nationaux à la Révolution. Il fit, là où nous sommes aujourd’hui, sa résidence et son atelier. Sa fille unique hérite de ce bien à son décès et, n’ayant pas d’enfant, décide avec son époux de le léguer à la ville d’Arles qui en fait un musée consacré aux Beaux-Arts. Dès 1953, pour compléter ses premières collections construites autour de l’œuvre de Jacques Réattu, le musée se tourne vers l’exposition d’artistes modernes et contemporains. Quand Jean-Maurice Rouquette devient conservateur des Musées d’Arles en 1956, cette orientation vers la création contemporaine est renforcée. C’est en se rendant, en 1961, au Musée d’Art Moderne de New York, (MOMA) pour l’exposition organisée par Edward Steichen Diogene with a Camera V, que Lucien Clergue découvre qu’outre-atlantique la photographie a déjà sa place dans les musées et que, pour y visiter des expositions de photographie, il est courant de traverser des salles de peintures. Fort des relations amicales qu’il entretient avec Jean-Maurice Rouquette, Lucien Clergue convainc ce dernier que le musée doit s’ouvrir à la création artistique photographique pour donner à la photographie et aux artistes photographes la reconnaissance qu’ils méritent. C’est ainsi qu’en 1965, le premier département photographique dans un musée des Beaux-Arts français ouvre au musée Réattu.

Vernissage des expositions We were five et Éloigne moi de toi  au musée Réattu, le 28 juin 2019.  De gauche à droite autour du podium : Françoise Paviot, Claudie Durand (Conseillère communautaire), Daniel Rouvier et Hervé Schiavetti (Maire d'Arles).

M. G. : Comment ont été constituées les premières collections à l’ouverture du département photographique ?

D. R. : Au début, quasiment sans moyens, Lucien Clergue et Jean-Maurice Rouquette décident de contacter plusieurs dizaines de très grands photographes et quelques collectionneurs amis qui, avec une générosité inouïe, acceptent de leur donner des tirages. Ces relations interpersonnelles à l'échelle internationale leur permettent de saisir – rappelons que nous sommes au milieu des années soixante où la photographie peine encore à être reconnue comme un art à part entière – que même des photographes mondialement connus ressentent le besoin d'échanger avec d'autres artistes et spécialistes de l'art. C’est du reste ce constat qui les poussera tous les deux, avec l’écrivain Michel Tournier, qui était féru de photographie, à imaginer en 1970 « Les Rencontres internationales de la photographie ». L’enjeu est alors non seulement de donner plus de visibilité à la photographie comme art mais aussi de faire avancer la réflexion, les recherches et les échanges sur les pratiques mêmes de ce médium car il ne peut y avoir création et innovation sans une approche historique et globale. C’est d’ailleurs parce qu’il souhaitait amplifier les choses dans cette direction que Lucien Clergue sera un des initiateurs de l’installation de l’École nationale supérieure de la photographie d'Arles en 1982.

M. G. : À la différence des années soixante-dix, il y a à présent à Arles de nombreuses autres institutions publiques et privées qui interviennent dans les domaines de la photographie et de l’art en général. Dans un tel contexte, comment voyez-vous le rôle du musée Réattu ?

D. R. : La temporalité d’un musée n’est ni celle d’un festival ni celle d’une galerie ni celle d’un collectionneur. Une partie essentielle du travail d’un musée comme le nôtre s’articule autour de l’enrichissement, de la conservation et de l’exposition de collections constituées de façon cohérente au fil du temps. Cela signifie qu’un musée est à la fois un lieu de conservation du patrimoine pour le transmettre aux générations futures dans les meilleures conditions tout en étant un espace qui va diffuser auprès du grand public des expositions ou d’autres événements sous forme de propositions artistiques qui seront en résonance avec l’époque contemporaine et qui doivent être aussi intelligibles que possible car nous devons montrer régulièrement les œuvres que nous conservons. Quand une possibilité d’acquisition se présente, il faut déterminer si elle renforce ou complète l’existant ou bien ouvre de nouvelles voies. Les œuvres qui rejoignent le musée doivent pouvoir être exposées avec d’autres pour qu’une forme de dialogue ou de polyphonie émerge durant les expositions entre des œuvres produites par différents artistes. Il y a donc un travail permanent de structuration et d’analyse de la collection à faire avec un certain recul. Parfois certaines œuvres ont besoin d’attendre trente, quarante voire cinquante ans avant de pouvoir être montrées. Un travail d’accompagnement est nécessaire pour qu’une œuvre trouve tout son sens. Construire une exposition exige une réflexion documentaire pour mieux cerner comment chaque œuvre montrée s’inscrit dans l’histoire de l’art. C’est une des raisons pour laquelle le musée dispose d’une bibliothèque sur les beaux-arts qui est un outil indispensable à la vie du musée mais est également accessible à tous ceux qui en ont besoin. Il nous revient aussi de déterminer la scénographie et l’accrochage qui mettront le mieux en valeur une œuvre aujourd’hui car n’oublions pas que l’élément clé qui détermine la réception d’une œuvre demeure l’émotion qu’elle est susceptible de générer auprès du public. Cela implique que le responsable d'une collection la connaisse bien et l’examine assez régulièrement non seulement pour s’assurer de son bon état de stockage et de conservation mais aussi pour déterminer de quelle façon une œuvre apparaît aujourd’hui intéressante et comment elle trouve sa place dans un projet d’exposition. Nous disposons de vingt-six salles au total. À part certaines œuvres qui du fait de leur format ne sont jamais déplacées, les collections permanentes qui sont montrées au public ne sont pas figées et changent régulièrement. Un musée est une structure vivante qui doit rester un lieu d’émotions.

László Moholy-Nagy / Arthur Siegel, Photogram , 1946 , Tirage sur papier aux sels d’argent 

M. G. : Pourriez-vous nous citer quelques spécificités de vos collections photographiques ?

D. R. : Le musée Réattu n’a pas la prétention de raconter l’histoire de l’art des origines à nos jours. Il n’abrite que 6 000 photographies – ce qui n’est pas beaucoup comparativement à d’autres institutions –, mais chacune d’elles est liée à l’histoire de notre ville, à celle du musée ou à celle de rencontres d’artistes avec la Provence qui se sont faites sous l’égide de la photographie ou de l’art. Grâce à sa dimension historique forte concernant des maîtres du XXe siècle tels que Man Ray, Edward Weston, Willy Ronis pour ne citer que quelques noms, notre collection alimente la réflexion sur l’histoire de la photographie. Ces collections traduisent dans leur articulation une sorte d’esprit des lieux – ce qui est une très grande chance pour nous qui en sommes les gardiens.

M. G. : Les Rencontres de la photographie trouvent leur origine dans le musée Réattu à travers l’engagement développé par Jean-Maurice Rouquette et Lucien Clergue en faveur de la photographie. Aujourd’hui quelles sont les relations entre l’institution que vous dirigez et les Rencontres ?

D. R. : Nos temporalités sont différentes et nos rôles sont parfaitement complémentaires. Cela fait une quinzaine d’années que les Rencontres ont commencé à déposer au musée des œuvres issues d’expositions. Depuis 2015, le directeur des Rencontres, Sam Stourdzé, qui a lui-même une expérience de la gestion muséographique, propose systématiquement aux artistes de faire, à l’issue de chaque édition, un don d’œuvres exposées durant les Rencontres pour les confier en dépôt au musée. La collection qui se constitue ainsi reflète la création la plus contemporaine et les nouveaux territoires explorés à travers ce médium ; elle couvre aussi bien l’approche documentaire que celle plasticienne. Notre rôle est donc de conserver les signes de l’histoire des Rencontres telle qu’elle est en train de se faire. En 2017, nous avions organisé l’exposition Rencontres à Réattu pour souligner le lien intime qui unit l’institution aux Rencontres d’Arles. D’autre part, une de nos missions est aussi de faire découvrir au public des aspects souvent méconnus de la photographie contemporaine. Enfin, nous nous attachons à soutenir la jeune création en accompagnant de jeunes artistes pour produire leur première exposition dans une structure muséale et concevoir avec eux un catalogue indispensable à la diffusion de leur travail.

M. G. : L’été dernier vous avez proposé la première rétrospective qui rendait compte de plus de trente années de création de la photographe plasticienne française Véronique Ellena. Cette année, durant les Rencontres, vous présentez l’exposition collective We were five ainsi que l’exposition Éloigne moi de toi d’Annabel Aoun Blanco qui est une jeune photographe vidéaste plasticienne Franco-Libano-Vénézuelienne de 32 ans qui vit à Paris et dont ce sera la première exposition dans un musée. Pouvez-vous nous présenter ces choix ?

D. R. : Aujourd’hui, avec un smartphone, tout le monde peut prendre des photographies. Beaucoup de jeunes photographes ou de personnes qui s’intéressent à la photographie viennent à Arles dans l’espoir d’y récolter de précieux conseils pour progresser dans leur propre pratique. Ces deux expositions sont particulièrement conçues pour accompagner ce large public. Il s’agit de montrer que certaines questions essentielles se sont toujours posées aux artistes adoptant la photographie comme moyen d'expression et que l’expérimentation a toujours eu une place essentielle dans l’histoire de ce médium. Dans la première exposition We were five, nous avons choisi de nous intéresser à une partie méconnue en France de l’histoire de la photographie américaine. En 1951, au sein de l’Institut d’études humanistes d’Aspen dans le Colorado, Walter Paepcke, homme d’affaires et philanthrope, très influencé par l’école d’art appliqué du Bauhaus et ses innovations avant-gardistes qui associent étroitement art, technologies et design pour répondre aux problèmes contemporains, organise une rencontre regroupant quelques-uns des acteurs les plus importants de la photographie américaine de l’époque. Les débats de ces rencontres portent non sur des questions techniques relatives à la photographie mais essaient de cerner de quel type d’art il s’agit à travers des questions sur son esthétique propre, sur la relation que la photographie entretient avec la réalité, sur la vérité et l’efficacité visuelle des images, sur l’abstraction en photographie, le désir de produire des images qui aient du sens, sur l’écriture et la narration photographiques, sur le rôle de la photographie dans le progrès social, sur la conservation et l’archivage des photographies et sur les manières d’enseigner la photographie. Ces échanges conduiront en 1952 à la création de la revue Aperture. En 1961, Minor White cofondateur et directeur de cette revue décide de publier les travaux de fin d’études de cinq jeunes diplômés de master du département de photographie de l’Institute of Design de Chicago choisis par Aaron Siskind qui en est alors avec Harry Callahan le directeur – cet institut fut fondé en 1937 par László Moholy-Nagy sur le modèle du Bauhaus allemand fermé par le pouvoir hitlérien quelques années plus tôt. Joseph Jachna s’intéresse à l’eau, Kenneth Josephson explore les prises de vues multiples, Ray K. Metzker arpente un quartier de Chicago, Joseph Sterling documente l’âge de l’adolescence et Charles Swedlund s’intéresse à la forme du nu. Au-delà de la diversité des sujets retenus, tous ces travaux montrent à quel point l’expérimentation est une clé indispensable à l’innovation du langage photographique. Ces artistes s’appuient sur une démarche commune qui vise à transcrire, sous forme photographique, une vision originale – qu'ils construisent pas à pas et dans une grande liberté –, du sujet qu’ils traitent. L’enjeu n’est pas de représenter tel ou tel aspect singulier de la réalité mais plutôt, à travers une série construite de sorte que les photos se répondent, de restituer l’interprétation que le photographe a du monde et de questionner la réalité. Un soin tout particulier est apporté à qualité du tirage car ce dernier détermine la perception de la photo. Plus de cinquante ans après, ces séries conservent une grande fraîcheur du fait de l’authenticité de ton et d’approche qui les caractérise. Il y a là, pour tout jeune photographe encore à la recherche de son propre style, des exemples à méditer. Par la suite, ces photographes dont les travaux personnels feront l’objet de nombreuses expositions aux États-Unis et à l’étranger deviendront professeurs de photographie et auront à leur tour une grande influence sur d’autres générations d’artistes. Puisque nous sommes à Arles, ville de l’École nationale supérieure de photographie, il nous paraissait important de compléter l’exposition de ces travaux d’étudiants par celle de leurs maîtres afin d’aborder plus largement la question de l’enseignement de la photographie ainsi que du partage et de la transmission au sein de la communauté des photographes. C'est grâce au soutien exceptionnel apporté par des nombreuses autres institutions et collectionneurs que nous avons eu la chance de pouvoir réunir toutes ces œuvres.

Annabel Aoun Blanco, CARESSES, tirage Fine Art contrecollé sur dibond blanc, 90x60 cm, 2017 © Annabel Aoun Blanco

M. G. : J’imagine que c’est la très forte dimension exploratoire du travail d’Annabel Aoun Blanco, en parfaite continuité avec les photographes dont vous venez de parler à propos de l’exposition We we five, qui vous a conduit à présenter le travail de cette jeune photographe vidéaste plasticienne dans l'exposition Éloigne moi de toi ?

D. R. : Tout à fait. Ce qui m’intéresse particulièrement dans le travail de cette jeune artiste, c’est qu’elle explore, depuis plusieurs années, le processus de construction des images à travers une démarche plastique originale qui allie photographie et vidéo en explorant la frontière entre ces deux médiums. Grâce à des dispositifs qui combinent un travail sur la matière (plâtre, cendre, charbon, sable, voilage…), des images de moulages de visages et leur présentation vidéo, la créatrice renoue avec la dimension expérimentale et exploratoire de la photographie. De surcroît, ce travail s’inscrit parfaitement dans le parcours du musée. Ces œuvres ont une grande puissance émotionnelle qui permet d’aborder de façon renouvelée des questions universelles sur la vie, la mort, le passage de l’une à l’autre ainsi que sur la mémoire des visages et la symbolique de la représentation de la figure humaine. C’est une exposition qui, je l’espère, met le visiteur en mouvement et l’emmène à découvrir un ailleurs, un au-delà de son expérience ordinaire des choses ; elle démontre, s’il en était besoin, que ce médium a encore le pouvoir de se réinventer.

We were five, cinq étudiants de l'Institute of Design et la revue Aperture, au musée Réattu, Arles
Commissariat : Daniel Rouvier, conservateur en chef et directeur du musée Réattu et
Françoise Paviot, directrice de la Galerie Paviot
du 29 juin au 29 septembre 2019

Éloigne moi de toi, Annabel Aoun Blanco, au musée Réattu, Arles
Commissariat : Daniel Rouvier, conservateur en chef et directeur du musée Réattu

du 27 avril au 29 décembre 2019

www.museereattu.arles.fr