Pour la mémoire de Jean-Claude Gautrand, l'hommage de Bernard Perrine

Mon cher Jean-Claude, j'entendais ici il y a quelques instants que "ton espoir serait d'avoir, par tes photographies, participé à alimenter la mémoire collective".
Rassure-toi, sauf destruction massive, tu peux être certain que –comme tu le souhaitais ardemment– tes photographies y contribueront, et que Josette qui t'a accompagné dans tous tes combats sera la première à y veiller.
Tu ne pouvais pas le dire mais tu savais également que ton œuvre d'écrivain, de journaliste, d'historien, de commissaire d'exposition et bien d'autres encore ferait de toi le témoin privilégié de cette époque unique qui a vu la construction de la scène photographique en France.
Sans nous connaître, nous nous étions reconnus dans la subjektive photography d'Otto Steinert, avant de nous rencontrer au cours des tumultueuses séances du club des 30x40 où, à travers le groupe Libre expression, tu jouais d'ailleurs les trublions.
Je laisserai à d'autres le soin d'explorer ton œuvre de photographe-auteur, construite autour de séries où seul l'intime pourra voir poindre sous l'esthétique formelle le militant engagé. Où, seul le connaisseur pourra entrevoir le poète exigeant avec les nuances qui font la beauté de tes tirages. 
Quand je te qualifiais de premier photographe conceptuel, tu maugréais un petit « t'as p' être raison » car tu savais que je l'employais dans le sens premier et noble du terme, bien loin des élucubrations qui allaient jusqu'à provoquer chez toi colère et mépris.

Je voudrais revenir sur l'auteur et l'historien qui, pendant quasiment un demi-siècle, a tenu la plume dans les nombreux magazines photo français pour en graver la mémoire. Et quand je dis tenir la plume c'est au sens propre du terme car tu ne voulais pas entendre parler d'écriture avec des machines qu'elles soient à écrire ou informatique. 
Parmi ces réalisations, je garde en mémoire ce travail commun qui pendant trois années nous fit explorer depuis sa création jusqu'à la première guerre mondiale, plus de trente années du magazine Le Photographe
Je revois encore notre stupéfaction lorsque nous avons découvert que dès le premier numéro, en 1910, les principaux articles avaient pour titre La photographies est-elle un art ?, La crise photographique ou encore une revendication sur les droits d'auteurs. Décidemment disais-tu dubitatif l'histoire semble un éternel recommencement !

Relire ces chroniques qui devraient former la base de toute histoire de la photographie sérieuse et documentée et qui revendiquaient discrètement aussi des prises de position, éviterait à nombre de pseudo-journalistes et blogueurs de toutes espèces, d'affirmer inepties et contre-sens. Encore une chose qui avait pour effet de te faire râler et qui est restée d'actualité jusqu'à tes derniers instants quand tu te plongeais dans les écrits sur l'histoire des rencontres d'arles.

Il faudrait aussi revenir sur toutes tes monographies qui constituent un des panoramas les plus complets sur la photographie française: Des frères Séeberger à Willy Ronis en passant par Roger Pic, Brassaï, René Jacques ou Robert Doisneau… tu ne m'en voudras pas de ne pas toutes les citer…

Lorsque j'évoquais tes prises de position, je pensais également à tes publications engagées et tes combats pour redonner à Hippolyte Bayard la place qui est la sienne dans l'invention de l'image photographique.

Mon cher Jean-Claude, au-delà de L'itinéraire du photographe et de tout ton travail pour constituer la mémoire de la photographie, il y a l'homme de conviction qui, comme d'autres ne vont pas manquer de le souligner, a su vivre d'autres passions et partager celle de la photographie avec ses pairs et, comme le souligne Bernard Plossu, avec tous les jeunes photographes.

Lorsque l'on se remémore tout cela, on se demande comment tu as pu loger toutes ses vies dans la tienne. C'est ce qui la rend unique et passionnante. 
On reste admiratif devant le bilan et on est fier d'avoir pu partager ton amitié. 

Bravo l'artiste! 

N'oublie pas de saluer tous ceux que nous avons connus, ni d'engueuler le p'tit nouveau, Robert Frank, pour le lapin qu'il nous a posé en 1996. 

Bernard Perrine, correspondant de l’Académie des beaux-arts

Ce texte en hommage à Jean-Claude Gautrand qui nous a quittés le 23 septembre 2019 dans sa 87ème année, a été prononcé le lundi 30 septembre par Bernard Perrine au crématorium du Père-Lachaise à Paris.
Ce matin ensoleillé, après un dernier hommage rendu par sa famille et ses amis les cendres de Jean-Claude Gautrand ont été dispersées près du mur des Fédérés dans l'enceinte du cimetière du Père-Lachaise.
Toutes nos pensées vont à son épouse Josette Gautrand, ses enfants Brigitte Gautrand et Philippe, Philippe Gautrand et Muriel, ses petits-enfants Pierre, Axel et Mathis.