Willy Ronis parmi chez les siens à Ménilmontant

Willy Ronis par Willy Ronis est une exposition organisée autour de l’œuvre du maître. Du 27 avril au 29 Septembre venez découvrir les 590 images qui composent son testament photographique. Willy Ronis (1910-2009) est un photographe de l’école dite « humaniste » et ses 6 albums posthumes doivent paraître en septembre prochain chez Flammarion. L’exposition est gratuite et la fréquentation populaire du lieu prouve qu’il serait bien que cela soit monnaie courante pour les lieux d’expositions de France et de Navarre...

Willy Ronis par Willy Ronis au Carré Baudouin dans le 20ème arrondissement à Paris est un véritable moment de bonheur. Une vie de photographies nous parle d’un homme qui n’a cessé d’aimer ses semblables avec une bonne distance et une constante bienveillance. Même si, les tirages sont des tirages Epson, le rendu est bluffant.  

Cette exposition est comme un film, le film de la vie de Willy Ronis. Ce film semble s’articuler autour de l’escalier central de l’exposition, celui de ses autoportraits. 

À mes yeux, son exposition et son œuvre sont troublantes de vérités et de mélancolie car elles sont comme un poème de Paul Fort ; si naïf que cela puisse paraître ; « Le bonheur est dans le près, cours y vite, cours y vite, il va filer ... ». La photographie humaniste mettant l’homme au cœur de son propos à partir des années 30 jusqu’aux années 60 semble avoir déserté les lieux d’expositions au profit d’une photographie contemporaine posant l’individu au centre de ses recherches. 

Willy Ronis nous invite sans relâche à voir et regarder ce qui nous entoure et particulièrement nos contemporains.

C’est une expérience humaine de la photographie que cette exposition retrace et nous pousse encore à suivre ... Une expérience de photographie et d’écriture dont le sujet est Willy Ronis. Il sera notre le guide le temps de l’exposition à travers sa rétrospective. Philippe Soupault disait que la photographie humaniste a « le cœur dans les yeux » ; n’est-ce pas ce regard passionné que nous devons faire perdurer ? 

Dans une de ses légendes on peut lire « deux éléments essentiels ; sont tout au moins essentiels pour moi ; ce que j’aime appeler la poésie et l’authenticité ». 

Je connais peu de photographes qui annotent leurs photos et qui se souviennent de tous les éléments de la circonstance de la photographie elle même. Willy Ronis est un obsessionnel qui annote tout et quand il en parle c’est criant ! Ses légendes deviennent comme des petits bijoux informatifs et poétiques ; style mini inventaire à la Georges Perec. 

Willy Ronis est un être sensible; trop peut-être; et il n’a cessé vouloir comme Henri Cartier-Bresson poursuivre inlassablement « l ‘instant décisif ».  

À l’origine, j’avais rendez avec une amie journaliste dans le quartier pour travailler ensemble sur les sujets que j’aimerai présenter à différents magazines ; même si c’est presqu’un leurre aujourd’hui. À la fin de notre entretien, cette amie me propose d’aller au vernissage de Willy Ronis. 

Je décide de l’y accompagner. J’y vais un peu avec des idées préconçues, de la photo en noir et blanc, une rétrospective d’un photographe humaniste...c’est la photo de mes parents... Par ailleurs, je suis pressé par le temps car le même soir j’ai rendez vous avec une autre amie photographe à Photodoc. 

Je dis à mon amie que je ne vais pas pouvoir rester longtemps et finalement j’y reste. J’arriverai en retard à Photodoc. Ensuite je reviendrai voir l’exposition plusieurs fois (3 fois en tout) et serai à chaque fois accompagné d’amies et d’amis pour partager simplement ces moments de bonheur et tenter d’approcher son œuvre; comme lui le faisait avec ses sujets ; comme un promeneur qui revient sur ses traces. 

Je fais cet exercice entre écriture et photographie que m’a proposé Didier de Faÿs car comme Willy Ronis j’ai un amour pour mes semblables ; même si ce n’est pas la tendance de notre société contemporaine individualiste; j’ai envie de partager avec vous ma balade dans l’œuvre de Willy Ronis comme pour rattraper le temps perdu.

N’ayez pas peur cela ne vous fera que du bien. Certes, c’est un peu mélancolique mais c’est touchant, comme la vie même !

Venez donc vous promener dans Paris, à Belleville, à Ménilmontant, à Montmartre, en France, en Italie sur les traces du photographe. Entrez dans son monde. Je vous garanti que vous en ressortirez que meilleur et changé.  

Ce n’est pas un univers fait de paillettes et de glamour mais c’est un regard sur les ouvriers, les gens ordinaires, le peuple, vous et moi pour résumer. 

Sa photographie est tendre et poétique comme un poème de Prévert, une chanson de Piaf, une photo de Léon Gimpel ou d’Atget...

Dans cette ancienne maison des Goncourt j’y découvre ou redécouvre la photographie du bonheur et c’est immense ! J’y redécouvre le désir d’écrire et avec des mots et des images et de raconter cette expérience d’exposition particulière. 

Willy Ronis semble toujours vivant, son âme se balade aujourd’hui au sein de cette maison et il nous invite à travers ses photographies à vivre une balade subjective et introspective et à suivre son chemin ...

En tant que spectateur, il nous entraîne dans sa danse à travers le hasard et la justesse de ses cadrages. Il nous convie à le suivre dans ses pérégrinations pour voir, et, mieux voir le monde.

Son exposition est comme une danse festive et il fait monter la fièvre de nos émotions...

Dans l’escalier, sur le mur est gravé à l’encre grise : « Je suis le contraire du spécialiste, je suis polygraphe ». Etymologiquement, un polygraphe est un auteur qui écrit sur des domaines variés. En imprimerie, le polygraphe organise textes et images. Le polygraphe est aussi un matériel électronique qui détecte les mensonges.  

En effet, Willy Ronis satisfait toutes ces définitions. On ne peut pas lire ses photos sans s’y pencher. Son œuvre nous raconte sa vie de photographe et cela donne envie...

Quatre vingt dix neufs ans d’existence et presque autant de photographie, la tâche n’est pas si facile à transcrire ! Aussi je vous propose de vous la raconter comme un conte. Dans l’escalier de l’exposition défile ses autoportraits. Bien avant les réseaux sociaux Willy Ronis avait compris l’importance de tout un chacun de se mettre en scène. La différence est que lui est un artiste. Ses autoportraits ne sont pas des « selfies » mais des images composées de jeux de miroirs qui se réfléchissent à l’infini et font réfléchir, tout un chacun, sur sa propre condition humaine. 

En soixante seize ans de pratique photographique, Willy Ronis, de façon continue, joue à se photographier. Sans mettre sa pratique en valeur, il pose avec un violon, avec des flashs. Au portrait de 19 scènes s’animent d’abord d’un violon puis d’ombres, de flashs, et de miroirs. Son dernier autoportrait en parachute est tordant de rire, d’ailleurs il rit sur la photo. 

Willy Ronis est né de parents immigrés ukrainiens juifs en 1910 au pied de la Butte Montmartre. Son père est ouvrier et sa mère professeur de piano. Willy baigne dans une atmosphère musicale. Son père acquiert un studio de photo Boulevard Voltaire à Paris. Son premier appareil est un 6,5X11 de Kodak. En 1926 , il réalise ses premières promenades parisiennes et se met déjà en scène dans un autoportrait avec un violon dans l’appartement familial. Le début de sa vie de photographe est raconté dans la deuxième salle de l’exposition où les volets de la maison sont fermés. 

 C’est l’enfance de l’art ...

« Sur les pentes de la Butte Montmartre », « Depuis le haut de la rue Muller », « Place de la République », « Chantier de Nuit »...

En 1932, de retour du service militaire, Willy aide son père malade au magasin. Il devient photographe indépendant. Il s’achète son premier Rolleiflex en 1936 et couvre le front populaire. Il est attentif aux luttes ouvrières pour plus de justice et de dignité humaine. Il photographie les événements de 1936 mais semble plus attiré par les à côtés des événements. Il couvre les meetings du vélodrome d’hiver, les défilés populaires, s’attarde sur un monde ouvrier qui lutte et se bat pour exister. Ses regards sont expressifs et touchants de grâce, comme si ils nous rappelaient qu’il faut lutter. En photographiant ce monde ouvrier ; d’où il émane ; nous pouvons lire en exergue sur le mur « j’ai acquis tôt la conviction dans ma naïve assurance que je devais mener un parcours vigilant et sincère » mais aussi « Qu’ainsi ma voix se ferait peut-être entendre, avec son propre timbre au milieu du chœur de ceux qui chantaient en même temps que moi ».

Communiste et utopiste Willy Ronis semble appartenir à son temps, celui des combats populaires contre les injustices sociales et pour le bien être de tous. Peut-être faudrait-il aujourd’hui repenser le politique pour moins d’exclusions et plus de solidarité et de cohésion sociale ? 

La salle, en haut des escaliers à droite, s’ouvre sur la « Fête de l’Humanité, Garches, 1934 » puis un plus grand format celui du « 14 juillet 1936 dans la rue Saint Antoine ». Il légende : « Pendant le défilé de la victoire du front populaire je préférais les à cotés des événements plutôt que les événements eux mêmes ». Il commence à publier ses photos de reportage dans Plaisir de France ; rien que le titre de ce magazine est magique ; vous ne trouvez pas ? 

Enfin en 38, Regards (un magazine de gauche) lui commande un reportage sur les conflits chez Citroën. 

Toute cette salle est composée de photographies où, Willy Ronis nous dit que les luttes sociales sont celles qu’il faut mener pour changer le monde...Rose Zener qui arrange la foule des syndicalistes pendant la grande grève chez Citroën en 1938 n’est-elle pas le témoignage du positionnement à prendre ? Il faut se lever et combattre le capitalisme et s’unir ouvriers de tous les pays semble t’elle nous dire encore et toujours ! Cette petite bonne femme juchée sur une estrade de fortune n’est –elle pas aujourd’hui devenue l’icône de la lutte contre les injustices sociales ?

« En photographiant les gens et la vie je sentais que ce n’était pas le bonheur parfait » dit –il dans un des films projeté dans l’exposition. 

Les visages des travailleurs au travail qui souffrent, les situations de terreurs et la mort ne sont pas chez Willy Ronis approchées de face mais avec empathie et discrétion jamais dans l’emphase. « Drame du rail, L’arbrésie, Rhône, 1948 ».  

De 1941 à 1944 il fuit Paris pour ne pas porter une étoile juive et jaune et s’enfuit dans le midi se cacher. Au sortir de la guerre il préfère le parti communiste à De Gaulle et intègre l’Agence Rapho en 46. Toujours en 46, il rencontre Marie-Anne Lansiaux ; l’amour de sa vie. Sa photo « le nu provençal à Gordes »de 1949 n’en est t’elle pas la preuve ? C’est un amoureux des femmes et la salle de nus qu’il leur consacre dans l’exposition est là pour nous éclairer sur la chose. Les femmes seront jusqu’à la fin de sa vie son unique réconfort et sa pratique du nu semble juste leur rappeler l’importance que celles-ci auront sur lui ; même si il détestait sa mère et préférait de loin son père. A la fin de sa vie ne pouvant plus marcher et courir à travers le monde, il se réfugiera chez lui et convoquera des modèles pour pratiquer des photos de nus féminins. Il lève un regard habité par un désir de beauté sur les corps de ces femmes qui se présentent sans fars devant son objectif. Ses nus sont volupté et douceur. Ces nus sont comme un océan de douceurs originaires avec une gamme de gris et de blancs extra doux. Les noirs semblent n’être là que pour mettre en valeur toutes ses nuances de gris et de blancs et particulièrement dans « La chevelure, 1990 », « Le nu provençal, Marie-Anne à Gordes, 1949 ».

Dés 45, il travaille pour l’Humanité, Libération, Ce soir, Les lettres Françaises, Plaisir de France, Point de vue, Life. Il aime publier dans Regards ses reportages sur les conflits sociaux, sur Belleville et Ménilmontant. En 47, il obtient le prix Kodak. En 1949, il devient membre du groupe des XV. En 51, il participe au MOMA à New york à l’exposition « Five French Photographers » en compagnie de Brassaï, Henri Cartier Bresson, Izis et Doisneau. Cette même année, il rompt avec Life qui ne respecte pas ses légendes. En 54, il publie chez Arthaud « Belleville- Ménilmontant ». L’exposition s’ouvre sur ce travail in situ. Paris-Belleville- Ménilmontant est au rez-de-chaussée. Nous découvrons un documentaire de Françoise Denoyelle et Yves de Perreti «Une journée avec Willy Ronis ». Il nous parle de ses balades de l’attente, du hasard, du fait d’avoir de la chance, du cadrage parfait, de la récompense et sur les murs je vois Belleville-Ménilmontant avec des cafés, des joueurs de cartes, des enfants, des femmes, où le temps semble s’être arrêté par le miracle du déclencheur de l’appareil photo. Son livre Belleville-Ménilmontant de 1954 se lit sur les murs. Belleville- Ménilmontant est d’abord une histoire d’amour. Sa femme Marie-Anne habitait dans le 20 ème arrondissement. L’idée du Livre Paris –Belleville- Ménilmontant est né de son histoire d’amour : « J’ai vécu à Belleville des bonheurs personnels et photographiques, pour moi cela ne fait qu’un, c’est le bonheur tout court... » 

Dans ces images des enfants jouent dans la ville sur une plaque de métro « Gamins de Belleville, Sous l’escalier de la rue Villin, Paris, 1954 ». Une femme sort de chez elle et elle comme scannée par le regard du photographe, il déclenche « Rue de la cloche ». 

En 55, il participe à l’exposition « Familly of man » de Steichen. 

En 57, il est médaille d’or à la Biennale de Venise. En 65, il participe à l’exposition « Six photographes et Paris au Musée des arts décoratif ». En 72, il quitte Paris pour des raisons économiques et enseigne à la faculté de Lettres et aux Beaux Arts d’Avignon. Il obtient le prix Nadar en 81 avec son livre « Sur le fil du hasard » parut aux éditions Contrejour. En 83, il revient définitivement s’installer à Paris et ne la quittera plus jusqu’à sa mort, le 11 septembre 2009. Il a 99 ans. 

Dés 83, il fait la donation de ses négatifs et de ses tirages à l’Etat mais en garde l’usufruit. Des expositions à Paris, Tokyo et en Europe rempliront sont emploi du temps ainsi que l’édition de différents livres jusqu’en 2009. 

Dans la grande salle du premier, vous découvrirez ses promenades photographiques en Province, en France, en Italie, et ses célèbres photos à Paris. Paris est la ville, comme son objet du désir. Il ne cessera de la photographier ou de photographier ses habitants et leurs changements à travers le temps. « Pluie, place Vendôme 1947 », « Les amoureux de la Bastille, 1957 » ...

Il dit aimer Bosch et Rembrandt et j’y reconnais aussi le regard d’un Auguste Renoir et celui d’un cinéaste comme Jean Renoir.  

On dit qu’il est mort en 2009 mais dans cette maison « Folie » du 18ème de Nicolas Carré de Beaudoin édifiée pour le repos des aristocrates de l’époque, il semble toujours vivant et ses images ne finiront jamais de nous hanter.  

Frédéric Poletti

 

  

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